Interview Pascal Denhaerinck

Publié par Marc De Brandt

 

Trois ans déjà que je fréquente au quotidien les médecins du travail. Je suis toujours surpris de l’image dégagée par la médecine du travail auprès des entreprises avec lesquelles je collabore. Le décalage entre mon vécu et les feed-back parfois reçus est immense.

Quelques trop rares entreprises ont un partenariat étroit avec leur médecin du travail (externe). Celles-là ont compris que sa valeur ajoutée réside dans son expertise au croisement entre la santé du travailleur, la gestion dynamique des risques propres à l’entreprise et la compréhension du fonctionnement et de la culture de l’entreprise. La consultation médicale garde tout son sens dans ces entreprises dans la mesure où elle préserve sa fonction de dépistage et où elle alimente la réflexion de l’entreprise sur sa capacité à générer du bien-être ou du mal-être, des pathologies ou des facteurs de santé. Le médecin du travail est une cheville ouvrière de cette réflexion, orientant vers d’autres professionnels des missions plus pointues en hygiène, sécurité, ergonomie, aspects psychosociaux et ressources humaines. Dans ces organisations, le médecin du travail a une ligne directe avec le conseiller en prévention de l’entreprise, le responsable HSE ou QHSE, les ressources humaines, la hiérarchie et, si l’entreprise a vraiment tout compris, le CEO.

S’il n’est malheureusement pas si courant, ce modèle existe bel et bien. Il donne du sens à l’intervention du médecin du travail et décuple son impact sur la santé des travailleurs et donc sur la santé de l’entreprise.

Que l’on ne se méprenne pas. Je ne veux pas dire que la plupart des entreprises ne sont pas capables d’utiliser adéquatement leur médecin du travail. Les contraintes qui pèsent à l’heure actuelle sur tout le secteur de la médecine préventive empêchent souvent de favoriser le modèle de collaboration décrit ci-dessus.

La pénurie de médecins du travail n’est plus une hypothèse. Le nombre de médecins ne cessent de décroître et les perspectives ne sont pas réjouissantes si l’on s’en tient aux statistiques que nous recevons régulièrement de la CoPrev.

La réponse à cette pénurie qui consiste à réduire la périodicité des examens n’est pas une solution dans la mesure où elle ne bénéficie ni aux travailleurs, ni à l’entreprise. Au contraire, elle fait entrer le métier dans une logique de déconnexion du médecin aux réalités vécues par le personnel. Comment encore identifier correctement les risques propres à l’entreprise en n’écoutant plus ceux qui les vivent ? L’analyse documentaire et les visites des lieux de travail ont leurs limitent.

La délégation des examens à d’autres professionnels comme les infirmières en santé au travail, voire les conseillers en prévention pour les aspects psychosociaux ne devrait, quant à elle, pas intervenir en remplacement des examens médicaux mais en réponse à des besoins spécifiques comme la prévention du stress et du burn-out, l’éducation à la santé au travail ou le soutien socio-psychologique.

Les actions proposées à l’heure actuelle pour faire face à la pénurie ont plutôt tendance à appauvrir l’intervention du médecin du travail en entreprise et, par conséquent, à décourager les vocations. Elles nous font donc entrer dans un cercle vicieux où les solutions créent le problème.

De nombreuses entreprises qui aimeraient travailler avec leur médecin du travail comme un véritable partenaire se retrouvent donc souvent face à un professionnel débordé, peu disponible, parfois découragé.

Qu’y a-t-il pourtant de plus noble qu’une médecine axée sur la prévention, au plus près des réalités de ses bénéficiaires et dont l’utilité collective est indéniable ? Comment une médecine noble peut-elle progressivement faire fuir ses candidats les plus zélés ?

Les missions de santé publique prises en charge par les médecins du travail ne devraient-elle pas être financées par les pouvoirs publics ? L’entreprise elle-même ne peut-elle pas envisager son financement de « sa » médecine du travail en dehors du simple financement légal ? Les services externes de prévention et de protection ne peuvent-il pas redonner goût aux vocations en enrichissant le travail de leurs médecins ? Et quant est-il de l’enseignement universitaire ?

Un travail collectif pour redonner ses lettres de noblesse à un métier riche de sens…

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